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Cécile Hartmann, conférence à Bogotà, mai 2009.


Je suis intimement persuadée que nous vivons une mutation de nos relations à la matière, aux éléments, et plus précisément aux formes de vie que nous sommes et qui nous entourent. Les rapports de force contemporains dont les phénomènes physiques et sociaux sont diffusés par des flux d'information de plus en plus influents, contribuent à l'émergence de nouveaux modèles de domination de l'espace et du temps. La transformation en cours des paysages comme des visages, des villes et des communautés humaines comme des espèces animales et végétales, conduit à une mutation irréversible des conditions d'existence et de coexistence sur la terre.

À ces mutations présentes et à venir, s'enclenchent des mutations esthétiques. En effet, de nouveaux rapports au réel ou plus précisément les rapports que nous pouvons avoir aujourd'hui à des situations qui nous paraissent de plus en plus « déréalisées », nous amènent à penser et à réfléchir autrement notre rapport à la réalité, voir à douter de certaines réalités représentées, et la question de l'art qui serait celle d'une capacité à « révéler » certains états du monde, semble être plus que jamais une question esthétique autant que politique, une enquête sur la représentation et sur ces effets de sens.

Je cherche dans la conception de mon travail photographique à amplifier cette question de la représentation. Mes recherches émergent dans le paradoxe d'une proximité avec les contextes et les sujets contemporains que j'approche et d'une mise à distance formelle. Je souhaite instaurer un écart entre le réel et son double photographique, afin d'aboutir à une forme hétérogène dont l'origine se situe dans le réel, mais qui viendrait nous informer autrement du monde. Si le médium photographique capte rapidement des informations et produit des documents, il m'est toujours apparu comme nécessaire de revenir après-coup sur ce premier moment d'enregistrement, pour créer un flottement, une suspension de la perception. Je souhaite saisir dans le réel la force d'un arrêt ou d'un vertige qui viendrait coïncider avec une dimension plus mentale de l'image.

Il s'agit d'actionner une dynamique visuelle plus troublante, plus sensitive, d'ouvrir le récit vers une forme plus condensée et plus allégorique, de tendre l'image vers des zones matérielles et énigmatiques : des surfaces vibrantes, des sensations colorantes, dont les forces peuvent entrer dans une relation physique de tension ou de relâchement avec les perturbations enregistrées dans les zones du monde que j'investis. Ces processus constituent pour moi la possibilité d'identifier de nouveaux raccords entre une vision picturale tournée vers l'intérieure et une pratique photographique tournée vers l'extérieure. Je cherche à toucher une forme de neutralité.